Je l'ai bien connue la rue des Forgerons de Nabeul. Et le souvenir est bien précis. C'était le passage obligé pour rendre visite à mes grands-parents. Et à chaque fois, j'avais droit à cette phrase de ma mère "ne regarde pas...c'est dangereux pour les yeux". Cette injonction qu'elle répétait inlassablement de crainte que les étincelles de feu ne viennent blesser ma vue...

De la rue des Forgerons, ce texte écrit par ma cousine qui n'est pas née dans cette ville mais qui porte en elle toute cette mémoire...Si les vécus sont différents, ils se rejoignent autour de ces quelques mots "Souk al Haddada"... ces mots... l'essence même de notre patronyme...

Rue des Forgerons Je ne marche pas.
Je me confonds un instant avec le lieu, avec ma propre déambulation, mon regard tourné vers le minaret illuminé, le soir tombé. Les hommes encore assis attablés et l’odeur du pain, il est encore temps, il est toujours temps de saisir le dernier pain comme si la journée alanguie offrait non pas ses derniers moments, mais le commencement d’une vie crépusculaire attisée par la disparition progressive des formes, des choses et des corps.
Ni affairement, ni précipitation, je règle sans conscience mon allure sur les dalles, dans l’alternance des lumières et des ombres de la ville. C’est la lenteur, la lenteur de mes pas qui me guident, comme le prolongement de ce qui se tient derrière les portes ouvertes.
Je suis là, je suis dans cette extrême simplicité, ravie d’avoir parcouru l’espace qui sépare la cour intérieure de la place toute proche dans la splendeur du soir.
Sales, étroites, sombres, mêlant l’odeur du cuir aux détritus qui jonchent les angles fouillés par les chats en déroute, qui pourrait dire pourtant la sensation d’une révélation.
La gloire brutale de la nuit dans la ruelle !!
Corinne Haddad